26/05/2017

Wilfried Martens contre les fransquillons et les francophiles

Wilfried Martens , Mémoires pour mon pays,

éd. Racines, 2006: extraits

 

 

De Harmel à VDB

  

(p.25) Revenons en 1965. (…)

 

Après les vacances, une attaque virulente me vint de La Libre Belgique qui était alors le porte-parole des conservateurs catholiques francopho­nes. Selon le journal, j'étais un « Gambetta de faubourg, le porteur d'eau de la Volksunie, un arriviste, un personnage écumant qui ne devait sa montée en puissance qu’à ses attaques racistes (sic). » 

 

 

Louvain-Leuven

  

(p.27) En janvier 1968, le problème de Louvain resurgit. Le conseil académique francophone de l'université avait mis de l'huile sur le feu en exposant son plan d'expansion, qui sous-entendait qu'une université francophone complète demeurerait à Louvain. Nous avons immédiatement réagi contre cette «dangereuse provocation» qui récompensait mal, disions-nous, la patience et la bonne foi flamandes. Nous insistions auprès des hommes (p.28) plaidant la cause d'une école communautaire et pluraliste, l'enseigne­ment confessionnel nous paraissant lui aussi dépassé. La direction du CVP envisagea sérieusement de prendre des sanctions contre Jean-Luc Dehaene et moi; nous faisions figure de trublions face au leader charis­matique de l'enseignement catholique, Mgr Daelemans. Après des confrontations avec le bureau du CVP, j'ai instinctivement senti que nous devions reprendre notre souffle. Il n'était pas question que je divise mon propre parti.

(p.30) Notre équipe de jeunes adopta un manifeste (p.31) plaidant la cause d’une école communautaire et pluraliste, l’enseignement confessionnel nous paraissant lui aussi dépassé.

 La direction du CVP envisagea sérieusement de prendre des sanctions contre Jean-Luc Dehaene et mmoi ; nous faisions figure de trublions face au leader charismatique de l’enseignement catholique, Mgr Daelemans.

   

L'esprit de Paul Ricœur

  

(p.31) Mais comment parcourir ce chemin sans avoir l'impression de trahir son intime conviction? Je suis profondément redevable à des essais de Paul Ricœur, traduits en néerlandais par Politique et foi *. Je les ai lus et relus. Dans son chapitre « Tâches de l'éducateur politique », il précise les rapports entre éthique et politique, rapports difficiles et pleins de pièges. Comme le grand sociologue allemand Max Weber, il distingue deux niveaux de la morale : ce que Weber appelle la morale de conviction, et d'autre part la morale de responsabilité. Pour Paul Ricœur, «la santé d'une collectivité repose finalement sur la justesse des rapports entre ces deux morales : d'un côté la morale de conviction est portée par les socié­tés de pensée et de culture et par les communautés confessantes, parmi lesquelles les églises, qui trouvent ici, et non point dans la politique proprement dite, leur véritable point d'insertion; d'autre part la morale de responsabilité est aussi la morale de la force, de la violence réglée, et de la culpabilité réglée... Si nous réduisions la morale de la conviction à la morale de la responsabilité, nous tomberions dans le réalisme poli­tique, dans le machiavélisme, qui résulte de la confusion constante des moyens et des fins. » Ce fut mon leitmotiv et je n'ai cessé de dire que le CVP ne pouvait être un parti auquel rien n'importe d'autre que le pouvoir.

(p.35) (1972) Les Wallons n’acceptaient pas que les Flamands de Mouscron-Comines aient les (p.35) mêmes droits que les francophones des Fourons. Eyskens, finalement, a voulu faire le forcing. Voilà la véritable raison de sa démission et non diverses intrigues comme il le raconte dans ses mémoires. Les médias ont même parlé de «parricide»! Malgré sa grande admiration pour Gaston Eyskens, Léo Tindemans, dans ses mémoires, est infiniment plus nuancé .

    

Un Premier ministre wallon unilingue

  

(p.37) Après la chute du gouvernement Eyskens, il était clair que le nouveau gouvernement devrait s'atteler à une double tâche: régler le statut des Fourons et, surtout, mettre en place la régionalisation en vertu de l'arti­cle 107 quater de la Constitution. Une majorité qualifiée était nécessaire pour ce faire et on avait donc besoin des socialistes. Lorsque le Roi nomma comme formateur Edmond Leburton, un Wallon unilingue, l'enthou­siasme de mon parti s'en trouva refroidi. Le formateur n'aimait guère le CVP et c'était réciproque. Il avait déclaré naguère à l'hebdomadaire bruxellois Pourquoi pas ?: « J'en ai marre du CVP ! » On n'oubliait pas son attitude durant les grèves révolutionnaires de 1960-1961, quand il avait bloqué dans sa ville les trains qui circulaient encore (d'où son surnom de «chef de gare de Waremme»). Le président du parti socialiste avait une réputation bien établie d'aimer boire un coup. Son goût pour les jolies femmes était aussi manifeste que sa surprenante attirance pour les leaders forts des régimes totalitaires : Tito, Ceausescu, Mobutu et le Shah d'Iran. Cette dernière amitié lui serait d'ailleurs fatale.

 

  L'impossible est réalisé

  

(p.46) Après un dernier débat sur les listes européennes (une par communauté et non une nationale, à la demande de Nothomb et d'Outers qui redou­taient un nouveau triomphe de Tindemans et un déséquilibre entre le nombre de sièges attribués aux francophones et aux flamands), le texte définitif de l'accord fut signé dans la nuit du 24 au 25 mai dans un des plus petits et des plus sombres locaux de ce palais qui est tout sauf intime ! Le «pacte d'Egmont» était né, nous avions réalisé l'impossible et levé une lourde hypothèque qui pesait sur la vie politique belge !

 

Durant le week-end suivant, il me fallait obtenir l'accord des partici­pants au congrès du CVP à Gand. J'ai affirmé que les structures proposées correspondaient parfaitement « à ce que notre parti avait imaginé pour la réforme de l'État». La Belgique serait enfin remodelée, elle se présen­terait comme un État fédéral basé sur la reconnaissance de deux communautés, la flamande et la francophone, et de trois régions, la Flandre, la Wallonie et Bruxelles, avec une structure double pour cette dernière. En relisant mon discours aujourd'hui, je constate que je prédi­sais déjà ce qui pouvait échouer dans l'application du pacte: «L'accord contient beaucoup de moyens pour ramener la paix dans notre pays mais aussi autant de mécanismes qui peuvent attiser des conflits et mener à brève échéance à la dislocation de nos institutions. Mais je puis dire aussi que ceux qui ont travaillé pendant trois semaines dans le bunker du palais d'Egmont étaient animés d'un esprit de pacification.»

(p.61) (VDB) Son image a été salie par ses ennemis politiques - principalement au FDF - qui ne reculèrent pas devant les insinuations de corruption et de compromission morale et l'accusèrent d'avoir favorisé ses affaires privées. Deux livres qui étaient de véritables entreprises de démolition ne ratè­rent pas leur cible. À l'intérieur de son propre parti, Charles-Ferdinand Nothomb, Gérard Deprez et Philippe Maystadt se heurtèrent à ses concep­tions et obtinrent sa démission de la présidence du PSC en 1981. Lors des élections communales, Gérard Deprez interdit même qu'il figure sur une liste PSC-CVP. VDB en fut véritablement blessé, d'autant que Deprez avait été son proche collaborateur dans les cabinets ministériels et qu'il avait aidé et soutenu ce dernier au début de sa carrière politique. Person­nellement, je suis scandalisé par la façon brutale dont il fut mis au placard.

  

«Brüssel vlaams ? Ça jamais ! »

  

(p.70) Un parti extrémiste comme le FDF ne peut laisser personne indifférent. Leur intolérance vis-à-vis des Bruxellois flamands et leur frénésie d'expansion par delà les frontières de la capitale impressionnaient vive­ment les Flamands en période d'élection. On explique la naissance du FDF comme une réaction aux « Marches sur Bruxelles » qui auraient suscité une grande inquiétude dans les milieux francophones. Je crois qu'il faut surtout voir du côté des lois linguistiques de 1962. Beaucoup de Bruxellois francophones ne voulaient pas du bilinguisme qui leur était imposé, lui déniant ainsi son rôle réel de capitale. C'est dans ce contexte que le FDF avait pu rafler un certain nombre de votes issus des autres partis. Mais la question qui se posait était de savoir s'il fallait impliquer le FDF dans la réforme de l'État. La constitution d'un «front francophone» en 1979 ne nous laissa pas le choix. Mais le mécanisme d'une « majorité significative » dans chaque région était intenable puisqu'il impliquait que le FDF soit présent pendant des siècles au gouvernement.

Il est certain que, pendant des années, le FDF a été un obstacle à la paci­fication communautaire. Il utilisait le slogan « Brüssel vlaams? Ça jamais ! »

(p.71) Avec un succès certain, le umlaut allemand et le caractère gothique utilisés pour l’affiche remplaçaient l’absence d’arguments.

 

(p.86) Il me faut évoquer aussi le rôle du parti socialiste. Je n'ai jamais perçu de ce côté le signe qu'on pouvait mener avec lui une politique sérieuse de redressement, d'autant qu'il y avait le rejet dessocialistes wallons. Que manquait-il à la plus importante force de Wallonie, pourquoi une telle obstruction en une période essentielle, pourquoi un tel immobilisme au gouvernement? J'y vois une conséquence logique de son organisation. Le président y décidait de tout. Lui, et lui seul, dirigeait et les ministres.

(p.87) Le 25 septembre, quatre jours après la démission de Mark Eyskens, j'ai fait une autre rencontre importante, celle de Vaast Leysen. J'ai toujours eu beaucoup d'estime pour lui. Il ne faut pas sous-estimer sa contribu­tion à la réforme de l'État. Leysen était pour le patronat ce que E-W. Segers représentait pour le syndicat chrétien. Il était le lien entre les leaders politiques et le monde des entreprises flamandes. Je me demande parfois si le monde politique possède encore des personnalités de ce calibre : des hommes qui arrivent à transcender leur mandat personnel pour se mettre au service de l'intérêt général. Je n'en vois pas dans les milieux syndicaux et patronaux d'aujourd'hui.

Vaast Leysen me présenta un projet concret: conclure avec les libé­raux un accord de principe de former avec eux un gouvernement après les élections. Il me dit aussi de mettre la réforme de l'État en veilleuse et de m'occuper prioritairement de redresser le pays. Il me mit en contact avec Frans Grootjans une semaine plus tard et nous nous sommes promis de faire tout ce qui était possible pour piloter nos partis vers le gouvernement, après les élections du 8 novembre. Ce fut le début d'une grande confiance mutuelle et d'une collaboration très étroite entre Frans Grootjans et moi-même. Mais, s'il est toujours permis aux hommes politiques de faire des projets et de se jurer fidélité, il faut malgré tout attendre le verdict des urnes. Et les perspectives du CVP n'étaient pas brillantes.

(p.97) Le problème s'était déjà manifesté lors de mon quatrième gouverne­ment. Malgré les milliards de subsides, les pertes des entreprises sidérurgiques s'amplifiaient et un nouveau plan global s'imposait. Après l'obscure fusion avec «le triangle de l'acier» carolingien initiée par le trio André Cools - Julien Charlier -Albert Frère avec l'appui d'Etienne Davignon, la crise éclata au printemps 1981. L'ensemble Cockerill Sambre fusionné possédait une telle force syndicale et politique qu'aucun gouvernement n'était en mesure de contrecarrer ses revendications et de prendre les mesures d'assainissement qui s'imposaient. À la mi-mai 1981, le gouver­nement Eyskens lui alloua une vingtaine de milliards (500 millions d'euros). Ni la fusion, ni cette allocation ne renversèrent la vapeur, au contraire. Cockerill Sambre s'enfonçait de plus en plus. La production de chaque tonne d'acier coûtait 1500 francs, malgré les 50 milliards de subsides débloqués de 1979 à 1981. La production d'une tonne d'acier demandait 3 500 ouvriers alors qu'il n'en fallait que 2 000 chez Sidmar, en Flandre. Le cabinet de Willy Claes qui gérait ce dossier se laissa manipuler par les socialistes wallons et par le leader syndicaliste Robert Gillon qui imposèrent leurs revendi­cations politico-sociales. Malgré ses preuves de bonne volonté, le gouvernement Eyskens se cassa le nez sur ce problème sidérurgique.

 

Un homme providentiel

  

(p.98) Une solution était urgente, d'autant que le dossier prenait une allure communautaire. En Flandre, on était de plus en plus persuadé que la sidé­rurgie wallonne «coûtait beaucoup trop cher». Mais on ne pouvait abandonner Cockerill Sambre, ne fût-ce que pour des raisons sociales: la faillite de l'entreprise serait une catastrophe pour des milliers de foyers wallons et coûterait des milliards en allocations de chômage.

 

Heureusement, au début de l'année 1982, apparut l'homme providen­tiel : Michel Vandenstrick, PDG de la FN et président de l'Union wallonne des entreprises. Il voulait bien s'occuper provisoirement de l'affaire mais nous devions chercher un nouvel administrateur délégué. Un Flamand serait bien évidemment suspect. Mais aucun industriel wallon ne désirait prendre les choses en main. Le « sauveur » viendrait donc de l'étranger.

Je pris comme toujours mes vacances au mois d'août, dans le Midi de la France. J'y découvris le nom de Jean Gandois dans Le Monde. Nous étions au moment des grandes nationalisations de François Mitterrand. Jean Gandois, PDG de Rhône-Poulenc, avait été mis à pied suite à un conflit avec le gouvernement et il ne ménageait pas ses critiques dans le journal.

 

Les bruits autour de la faillite de Cockerill Sambre devenaient de plus en plus pressants. J'annonçai à Michel Vandenstrick que je lui avais trouvé un successeur valable. Il semblait bien connaître Jean Gandois qui vint me voir à ma résidence. Il me fit, pendant trois heures, un tableau perti­nent de la situation de Cockerill Sambre et je sentais qu'il partageait mes intuitions sur l'avenir de la sidérurgie. Il refusa de prendre la direction de l'entreprise mais accepta le titre de conseiller spécial du gouvernement. On n'avait jamais vécu une telle situation dans notre pays: il participait pratiquement aux réunions du gouvernement ou du moins à ce qu'on appelait le steel committee (sans bien sûr prendre part à des délibérations politiques proprement dites). C'est un des hommes les plus exception­nels que j'aie rencontré. Manager hors pair, d'une grande honnêteté intellectuelle, il possédait, en outre, une immense culture générale. Il avait en très peu de temps compris comment le système politique belge fonctionnait et saisi combien il était difficile de prendre une grande déci­sion dans notre pays. Il apprit en un minimum de temps à lire le néerlandais. Il le parlait même ici et là au cours des réunions ministériel­les. L'aspect communautaire du dossier ne lui échappait pas. 

 

 

UN ETRANGE ACCORD SUR LES MISSILES

   Étranges Affaires étrangères

 

(p.123) Mais qui était le fameux ministre?

1° Comme ministre de la Défense en 1981, Frank Swaelen a donné son accord au schéma de déploiement des missiles et il a ainsi lié notre pays, techniquement, à une date bien précise.

 

2° Cet accord n'aurait pas constitué un problème si le ministre des Affaires étrangères, Charles-Ferdinand Nothomb, avait informé nos alliés de façon claire et exhaustive du point de vue belge de novembre 1981 sur l'instal­lation des fusées et s'il avait précisé qu'il fallait de toute façon que le gouvernement donne d'abord son feu vert. Je n'ai rien trouvé à ce sujet dans mes archives et je dois donc en conclure que Nothomb n'a jamais insisté sur les réticences belges.

 

   

CARROUSEL DANS LES FOURONS

 

Euphorie

(p.128) Les six communes fouronnaises appartenaient à la province de Liège. Elles étaient habitées par des Wallons et des Flamands mais ils parlaient, pour la plupart, un dialecte germanique, si l'on excepte quelques châtelains et quelques Wallons importés. En 1962, le législateur voulut fixer une fois pour toutes la frontière linguistique entre les régions culturelles néerlandophone et francophone. Deux faits se sont alors produits et, ici, je cite Théo Lefèvre. Il rapporte que, d'une part, les socialistes liégeois ont demandé au CVP de retirer les Fourons à la province de Liège car les élec­teurs, en majorité catholiques, de ces communes les empêchaient d'avoir la majorité absolue au conseil provincial liégeois. D'autre part, le diction­naire flamand de Jan Verroken démontrait que les Fourons étaient plus flamands que Mouscron-Comines.

 

Une solution apparut à tous comme logique : rattacher les Fourons au Limbourg et Mouscron-Comines au Hainaut. Personne ne voyait d'objection à cette proposition! Sauf nos amis de l'arrondissement de Courtrai, certains leaders CVP de la Flandre occidentale comme Berten De Clerck et Dries Dequae, et Robert Devos, bourgmestre de Mouscron, qui étaient extrêmement mécontents. Rationnellement, leur argumen­tation me paraissait juste : il y avait déséquilibre entre les 45 000 habitants du sud-ouest de la Flandre transférés en région wallonne et les maigres 4000 Fouronnais concédés à la Flandre. Mais, pour nous, l'obtention d'une frontière linguistique stable et d'une Flandre linguistiquement homogène était un enjeu qui méritait qu'on paie le prix! L'euphorie fut grande lorsque cette frontière linguistique fut fixée à la Chambre, le 31 octobre 1962. Les Fourons étaient, certes, rattachés au Limbourg contre le gré de leurs habitants. Mais personne ne pouvait pressentir quels conflits allaient voir le jour !...

 

 

Une question de loyauté fédérale

La plupart des objectifs pour lesquels nous nous battions au Vlaams Actiecomité apparaissent aujourd'hui aux jeunes générations comme complètement dépassés. La jeunesse flamande a le privilège d'être instruite (p.129) depuis des décennies dans sa langue maternelle. Un néerlandophone peut, sans problème, gravir l'échelle sociale et obtenir une promotion dans le secteur public. L'action flamande menée par ma génération a donc porté ses fruits.

Il va de soi que les Flamands se servent aujourd'hui de leur langue. L'homogénéité linguistique de la communauté reste néanmoins mena­cée. Les déboires autour des Fourons et des communes bruxelloises à facilités l'ont prouvé. Il s'agit d'une question essentielle, au cœur même de notre régime fédéral. Et c'est la raison pour laquelle il me semble nécessaire d'approfondir le sujet.

En février 1962, lors de mon discours au congrès du WB sur le fédéra­lisme d'union, j'ai insisté sur un point: il fallait, d'urgence, arrêter de saper l'homogénéité culturelle de la Flandre. Je ne disais pas cela parce que je considérais le territoire flamand comme une chose sacrée mais parce qu'il y allait de la raison de vivre du fédéralisme belge. Un amalgame comme la Belgique où différentes cultures vivent côte à côte ne peut en effet fonctionner que si les différentes communautés respectent pro­fondément leur identité culturelle et linguistique. C'est ma profonde conviction. Un État fédéral qui ne respecte pas ce principe et où une communauté linguistique viole l'homogénéité de l'autre, sombrera inévi­tablement dans des conflits linguistiques.

 

Pour éviter cela, chaque entité fédérée doit être compétente sur un terri­toire nettement délimité et disposer d'une langue officielle. Des facilités peuvent éventuellement être envisagées afin de permettre aux person­nes qui parlent une autre langue de s'adapter pendant une période de transition. Ce message n'a pas été entendu lors des négociations de Val Duchesse et il est apparu clairement que le système des facilités linguis­tiques définitives accordées aux communes de la périphérie bruxelloise était une source de conflits futurs. On a fait croire à l'opinion publique francophone que le principe de territorialité reposait sur un nationa­lisme des plus contestables. Cette présentation des choses est malhonnête : il est clair qu'un pouvoir politique sans territoire définitivement établi ne peut pas fonctionner. C'est tellement évident qu'il ne viendrait jamais à l'idée de demander à des Bretons, des Frisons ou des Wallons de céder une partie de leur espace socioculturel à des concitoyens parlant une autre langue ! Telle est pourtant la pression qui a été exercée sur les Flamands, notamment dans la question des Fourons. Une pression qu'ils n'avaient, eux, jamais pratiquée.

 

  

Carrousel et vaudeville

  

(p.130) Et le vaudeville continua! Lors des élections communales de 1982, «Retour à Liège» obtint une fois de plus la majorité (62%) et José Happart recueillit la majorité des voix de préférence (869 sur 2803). Il fut présenté comme bourgmestre par ses corréligionnaires mais comme il ne connaissait pas le néerlandais, le gouvernement hésitait à le nommer. Pour éviter un court-circuit fatal, le compromis suivant fut adopté : la nomination de Happart comme bourgmestre serait décidée le 4 février 1983, mais elle ne deviendrait effective que le 31 décembre afin de lui donner le temps de « rafraîchir » sa connaissance du néerlan­dais. Bien que ce «rafraîchissement» ne soit pas très apparent, le ministre de l'Intérieur, Charles-Ferdinand Nothomb l'autorisa à prêter serment, le 30 décembre. Une vague d'indignation souleva la Flandre où l'opinion publique estimait qu'un homme qui méprisait le monde néerlandophone jusqu'à la phobie culturelle, ne pouvait deve­nir bourgmestre d'une commune flamande. Les Fouronnais flamands interjetèrent appel auprès du Conseil d'État, une instance plus apte que le gouvernement à juger d'un conflit concernant l'application de la loi linguistique. Comme le pays se trouvait au bord d'une catastrophe socio-économique, le gouvernement estima d'ailleurs qu'il avait (p.131) d'autres chats à fouetter et une sorte de «trêve de Dieu» fut instaurée dans l'attente de l'arrêt du Conseil d'État.

 

Je ne me suis jamais laissé entraîner dans l'atmosphère émotionnelle que le « bourgmestre » Happart entretenait astucieusement dans l'opinion publique. Il multipliait les initiatives qui ne pouvaient qu'exaspérer l'opi­nion flamande: des bambins flamands étaient exclus d'une école communale pour des raisons insignifiantes, une auberge de jeunesse flamande était contrainte à la fermeture et, au conseil communal, José Happart refusait de prononcer le moindre mot en néerlandais.

(p.132) Il est tout à l'honneur de Jean Gol et d'André Cools d'avoir vu clair: ils ont publiquement pris des distances par rapport au happartisme. Ils ont probablement perçu que, tôt ou tard, les Fourons se retourneraient contre la Wallonie parce que la Flandre, attaquée dans son intégrité, serait de moins en moins disposée à répondre aux besoins financiers wallons.

L'inéluctable se produisit le 30 septembre 1986. Le Conseil d'État annu­lait la nomination du 4 février 1983. Il considérait qu'un bourgmestre d'une commune située sur le territoire flamand devait pouvoir utiliser le néer­landais dans l'exercice de sa fonction sans avoir besoin de traducteurs ou d'interprètes. On pouvait penser que le rideau était définitivement tombé sur l'affaire Happart, mais c'était une erreur. J'ai participé à l'émission domi­nicale de la RTBF Faire le point, face à une assemblée choisie de journalistes francophones, dont Christiane Lepère. Je fus abasourdi: personne ne voulait admettre l'arrêt du Conseil d'État, même si son argumentation était considérée comme solide!

Le lendemain, Charles-Ferdinand Nothomb interjeta appel auprès de la Cour de cassation, où il espérait bien obtenir raison. Cette démarche me reste en travers de la gorge. J'avais laissé persister le désordre fouron-nais pendant trois ans, dans l'espoir de voir les parties opposées s'accommoder de la décision du Conseil d'État. Mais voilà que Nothomb ne l'acceptait pas et entamait une nouvelle bataille de procédure! La question restait donc sans solution sur le plan national. L'impuissance de mon gouvernement à résoudre ce problème envenima inévitablement la question. Le 5 octobre, j'ai déclaré à la BRI que l'arrêt du Conseil d'État devait être appliqué selon la lettre et selon l'esprit: Happart n'était plus bourgmestre, il ne pouvait même pas briguer un poste d'échevin et moins encore celui de bourgmestre faisant fonction.

Mais nous n'avions pas tout prévu. Happart agit comme si le Conseil d'État n'avait pas rendu d'arrêt. Démis de sa fonction de bourgmestre, il se fit réélire par le conseil communal comme échevin et devint même premier échevin, ce qui lui assurait la présidence du conseil communal. Le gouverneur du Limbourg réagit en annulant ou suspendant chaque fois les décisions prises dans ces conditions par le conseil.

(p.133) Le 14 juillet 1789, Louis XVI notait dans son journal qu'il ne s'était rien passé de particulier. La prise de la Bastille lui avait complètement échappé. J'aimerais lire les journaux de Spitaels, Moureaux, Dehousse, Maystadt, Deprez et beaucoup d'autres. Peu d'entre eux ont été conscients d'avoir lourdement hypothéqué en 1986-1987 la toute jeune organisation fédérale du pays. J'ai été très étonné d'entendre certains de mes «anciens combattants» comme Philippe Moureaux critiquer, récemment, dans le débat sur l'arrondissement électoral Bruxelles-Hal-Vilvorde l'attitude de leurs collègues flamands. À les entendre, ceux-ci mettaient la survie du pays en j eu. Ils ont même déclaré que : « Les Flamands se dirigent tout droit vers la fin de la Belgique », en se posant en gardiens du fédéralisme belge. Ce n'était pas très crédible !

  (p.140) Le soir du 13 octobre, j'ai vécu un moment politique des plus heureux. La coalition gouvernementale ne sortait pas seulement saine et sauve des élections, mais mieux encore, elle était renforcée ! Le CVP et le PSG récupéraient la moitié des voix qu'ils avaient perdues en 1981. Personnellement, j'avais 60000 voix de préférence. La presse constata que ce résultat confirmait le succès d'une politique de redressement menée par le gouvernement et son Premier ministre, Wilfried Martens. Un journaliste du Monde écrivit qu'il ne comprenait pas pourquoi les Belges avaient voté en masse pour moi, alors que j'avais l'air d'un simple petit fonctionnaire !... En France, on a l'habitude d'une classe politique qui a plus de panache et un comportement plus élitiste, la majorité des hommes politiques venant de la prestigieuse ENA (École nationale d'ad­ministration). Il est bien connu que j'ai suivi un parcours beaucoup plus populaire !

 

(p.148) Le carrousel continua en 1987 (Happart se faisait régulièrement élire par le conseil communal premier échevin et bourgmestre faisant fonction, vote que le gouverneur du Limbourg annulait tout aussi régu­lièrement) , mais la Belgique exerçait la présidence de l'Union européenne durant les six premiers mois de l'année et je me voyais mal expliquer à mes collègues Kohi, Thatcher et Mitterrand que la stabilité du pays était menacée par Happart.

À la veille des vacances, deux avis du Conseil d'État, siégeant en cham­bres réunies, devaient mettre fin au carrousel ; ils soulignaient que l'arrêt du 30 septembre 1986, qui interdisait explicitement qu'Happart exerce la fonction de bourgmestre faisant fonction, devait être exécuté. Une véritable gifle pour le PSC... mais j'avais l'impression que celui-ci commen­çait cependant à se résoudre à l'inévitable. Nous aboutîmes enfin le 3 juillet en Conseil des ministres au compromis tant attendu. Il n'était pas ques­tion qu'Happart soit bourgmestre faisant fonction, ce qui impliquait concrètement que les autres échevins devraient accomplir les actes de gestion de la commune.

 (p.150) Je me souviens fort bien de l'été 1987. Je me sentais épuisé après toute une année consacrée à éteindre les brûlots politiques, à canaliser les tensions et à écouter douloureusement les protestations des groupes de pression flamands et wallons qui vivaient des bouffonneries fouronnai-ses. Mais je parvins à libérer mon esprit et à profiter intensément des plaisirs de la Provence. Je sentais bien que les tensions autour de Verhofstadt et des Fourons allaient renaître, mais je me révoltais instinctivement contre l'idée qu'elles provoqueraient la chute de mon gouvernement.

 

 

Happart était un prétexte

 (p.151) «Le chemin est long du projet à la chose», a écrit Molière. J'étais à peine rentré que le MOC-ACV rejetait les décisions du conclave budgétaire. Et quand Guy Verhofstadt fit à la fin septembre la proposition de concur­rencer les mutuelles par des assurances privées, ce fut le commencement de la fin. Le vice-Premier ministre libéral réagissait ainsi à la publication d'un dossier judiciaire consacré aux placements et aux caisses des mutuel­les. Le mouvement ouvrier chrétien s'employa rapidement à le faire disparaître de la scène politique...

(…)

   

Coup de semonce

Le compromis du 3 juillet prit vite l'eau. Durant les vacances, éclata «la guerre des juges»: le juge liégeois Bartels avait obligé José Happart à signer deux attestations en qualité de bourgmestre faisant fonction. C'était évidemment du pain bénit pour les sociaux-chrétiens francopho­nes dont les ministres vinrent me proposer de revoir le dossier des Fourons (p.152) dans un cadre plus large, par exemple via une loi interprétative sur la connaissance des langues dans les Fourons et dans les autres commu­nes à statut linguistique spécial. En même temps, Happart annonçait qu'il ne signerait plus que les actes destinés aux Fouronnais flamands dans l'espoir qu'ils seraient annulés systématiquement par l'autorité de tutelle.

 

C'en était trop ! Je suis un homme patient mais je suis par-dessus tout un légaliste. Je ne pouvais accepter que des hommes politiques qui devaient respecter l'État de droit mangent leur parole. Je refusais d'être naïf et de croire encore dans le gentlemen's agreement du 3 juillet alors que la situation se détériorait sur le terrain. J'envoyai donc le 20 septembre un premier coup de semonce. J'annonçai lors de débats télévisés que le gouvernement allait prendre une initiative de dépannage pour rendre défi­nitivement impossible le carrousel fouronnais. Ce qui provoqua la colère de Gérard Deprez qui ouvrit le feu : « Martens est devenu l'otage des extré­mistes de son parti», déclara-t-il.

 

Le président du PSC était allé trop loin. J'étais furieux, et mon parti aussi. Les groupes parlementaires exigèrent le 23 septembre que la question soit réglée clairement par le gouvernement avant la reprise des travaux parle­mentaires ; il fallait exécuter l'arrêt du Conseil d'État selon lequel Happart ne pouvait être bourgmestre faisant fonction et rétablir la légalité. Sinon, il était évident qu'il n'y aurait plus de gouvernement.

 

Gérard Deprez incorrect

  

Le communiqué des groupes CVP n'était en fait que le rappel du compro­mis de juillet auquel les partenaires francophones du gouvernement s'étaient ralliés. Gérard Deprez le jugea cependant inacceptable. Et le 3 octobre, il vint me voir chez moi, à Gand. Ce ne fut pas une conversation amicale. Je lui dis sans détour que je n'avais pas apprécié ses déclarations incorrectes des dernières semaines. «Mais c'est toi, Wilfried, qui as mangé ta parole», répon­dit aussitôt le président du PSC. «Avant les vacances, il n'était pas question de sanctions contre Happart, et maintenant il doit brusquement partir. En soutenant le point de vue du CVP, tu as perdu ton rôle d'arbitre. » Sûr de lui, il alla plus loin encore: «Une crise est inévitable si nous continuons ainsi. Je n'accepterai plus de compromis. La formule de "déshabiller" Happart en mai a fait rire de nous. C'était un monstre, même si Joseph Michel assurait que c'était du béton. La seule chose que je puisse encore accepter, c'est un travail législatif sérieux, une loi qui règle une bonne fois la connaissance linguistique des mandataires des communes à statut spécial. »

(p.153) Ces propos me stupéfièrent: le président du PSC voulait une nouvelle législation, mais il ne parvenait pas à respecter l'actuelle! Comment pouvais-je prendre sa proposition au sérieux? Je lui fis part de mes objec­tions: «Gérard, comprends-tu bien à quel point le législateur est ligoté? L'avis du Conseil d'État dit clairement que le législateur doit rester dans le contexte constitutionnel de l'article 3 bis. On n'arrivera pas à un consen­sus politique en dehors de ce cadre. »

Mais il n'y avait rien à faire. Deprez tenait beaucoup à la loi interpré­tative. Je lui conseillai de prendre contact avec Jean-Luc Dehaene pour étudier avec lui la possibilité d'un projet de loi. Jean-Luc avait à l'époque la réputation d'être un négociateur extraordinaire qui pouvait résoudre les tensions les plus irrationnelles.

 

La dérive d'un intellectuel

Mais comment en était-on arrivé là? Qu'est-ce qui avait conduit Gérard Deprez à joindre son sort depuis tout un an à celui de José Happart? Lui, l'intellectuel brillant doté d'un tel savoir-vivre, ne devait quand même pas se faire d'illusions ! Craignait-il que le PS devienne incontournable après les prochaines élections si le joker Happart se liait totalement à Spitaels? Ou bien y avait-il des motifs plus profonds ? Une certaine sympathie pour Happart n'était évidemment pas surprenante; tous deux siégeaient au Parlement européen et y entretenaient un contact régulier.

 

Deprez voyait peut-être en Happart le brise-glaces grâce auquel il pourrait remplacer Verhofstadt par Spitaels. Le président du PS avait entamé après les vacances une offensive de charme dans laquelle il se disait prêt à prendre des responsabilités gouvernementales avec les sociaux-chrétiens. Je n'excluais pas que Deprez veuille faire une fleur à Spitaels. Il a confirmé1 qu'il avait vu Spitaels à deux reprises, chez un ami commun, avant les élections de décembre «parce qu'il était acquis à l'idée qu'il fallait ramener les socialistes dans un gouvernement, d'autant que l'opposition du PS, mis à part le volet institutionnel, était moins dure et qu'il était notam­ment convaincu par l'idée d'une réforme fiscale».

Je ne veux cependant pas donner de Gérard une image négative. Il a peut-être joué un rôle peu brillant dans l'affaire Happart, mais sa vie est beaucoup plus significative et riche que cela.

  1 Jean-François Furnémont, Guy Spitaels, au-delà du pouvoir, Luc Pire, Bruxelles, 2005.

   

(p.154) Nous nous entendons toujours bien, et c'est merveilleux car nos affron­tements auraient pu dans bien des cas engendrer une réelle antipathie. C'était un Wallon au sang chaud qui avait dû quitter la cité de la Dyle à cause du « Leuven vlaams» et qui en avait gardé un traumatisme. Mais je crois qu'il n'a jamais pris mal ma lutte pour l'homogénéité linguistique flamande. Même si, sur le plan communautaire, il n'hésitait jamais à bousculer sans ménagements les Flamands.

Car il avait un caractère emporté. Je me souviens ainsi d'une réunion au Lambermont durant laquelle il m'adressa de manière inattendue une sèche remarque: j'avais, selon lui, trop peur des socialistes! Je reçus une lettre d'excuses le lendemain, alors que j'avais déjà oublié l'incident. Gérard Deprez était un homme amical, plein de tact, large d'idées, géné­reux et d'une fréquentation agréable. Nous avons pu résoudre ensemble bien des difficultés.

 

Je ne lui ai pas tourné le dos lorsqu'il a quitté le PSC en 1998 pour créer le MCC (Mouvement des citoyens pour le changement) avec lequel il se rapprocha des libéraux francophones de Louis Michel. Il est demeuré, à mes yeux, fidèle au projet chrétien-démocrate. C'est pourquoi j'ai voulu le garder au sein du groupe PPE du Parlement européen après les élections de 1999 même s'il figurait sur une liste commune PRL-FDF-MCC. 

 

 

Insatisfaisant

Beaucoup de gens pensaient que j ' allais présenter ma démission, comme Léo Tindemans l'avait fait durant l'été 1978 après un différend d'ordre budgétaire. J'ai préféré examiner l'accord gouvernemental à la loupe. Il y était textuellement mentionné que le niveau des remboursements sociaux devait être maintenu et que les retraites les plus modestes devaient être augmentées même si cela empiétait sur le budget de l'État.

J'étais dans une impasse quasi dramatique : cet accord gouvernemen­tal, réalisé sans moi, présentait de nombreux manques. J'avais accepté d'en être le protecteur, surtout par loyauté envers le travail fourni par le formateur, Jean-Luc Dehaene. Je ne pouvais donc pas renier la parole donnée et provoquer une crise gouvernementale. J'ai donc pris la déci­sion de rester à mon poste car notre pays avait un besoin impératif de stabilité gouvernementale, surtout dans le contexte international. Nous devions affronter la guerre du Golfe, les bouleversements en Europe centrale et de l'Est et, en ce qui concerne la Belgique, les troubles graves que connaissaient le Zaïre, le Rwanda et le Burundi. Le Conseil européen se réunissait plus souvent qu'à l'habitude afin de prendre des décisions importantes sur l'avenir de l'Europe, de l'Atlantique à l'Oural et peut-être au-delà!

 

(p.164) Les élections européennes de 1989 avaient été défavorables au PS, au SP et à la VU, et depuis, Spitaels et Vandenbroucke se comportaient comme s'ils avaient perdu tout sens des responsabilités ; ils ne cessaient de provo­quer des polémiques. Particulièrement en politique extérieure où ils adoptèrent une attitude pacifiste, prônant une sorte d'isolationnisme belge, en pleine guerre du Golfe. Guy Coëme refusant de livrer des obus à la Grande-Bretagne en est le meilleur exemple. Et lorsque les putschis­tes communistes prirent le pouvoir à Moscou, en août 1991, Guy Spitaels, président du PS, leur manifesta au début son soutien.De tels incidents risquaient de rendre notre pays ridicule et peu crédi­ble au sein de l'Otan.

 

Le visa de Walid Khaled

(p.166) L'affaire Walid Khaled connut une genèse à long et à court terme. À long terme, retenons que la famille belge Houtekins était retenue en otage en Libye par le groupe Abou Nidal depuis 1985 et que tous les pourparlers avaient été infructueux jusqu'en 1990. En avril, l'affaire prit une autre tour­nure. Alex Reyn, chef de cabinet aux Affaires étrangères, me téléphona, dans une tentative désespérée : le groupe terroriste était prêt à relâcher les otages si nous libérions un de ses membres. Il s'agissait de Saïd Nasser, condamné à perpétuité pour un attentat contre des enfants juifs, à Anvers, en juillet 1980. Fallait-il donner suite à cette proposition? S'il y avait une contrepartie, je n'y voyais aucune objection. Après de plus amples négo­ciations, Saïd Nasser fut libéré le 12 janvier 1991. Il fut échangé au Caire contre les quatre membres de la famille Houtekins. L'affaire semblait terminée. Mais le Standaard révéla, le 19 janvier, que Walid Khaled, porte-parole mandaté du groupe Abou Nadal, avait été arrêté par la police de Bruxelles, le 16 janvier. Il était en possession d'un visa touristique déli­vré par le ministère des Affaires étrangères, le 11 janvier. Il fallut donc le relâcher, à la demande du directeur général du département des Affaires étrangères, lan Hollants van Loocke.

 

Mon combat pour Bruxelles

(p.282) La question du siège du Parlement est le seul point sur lequel Andreotti ne m'accorda pas son soutien. Pas plus d'ailleurs que Lubbers. J'ai écrit plus haut que je me suis opposé une première fois en 1981 à l'installa­tion définitive du Parlement à Strasbourg. J'ai toujours défendu le voisinage de la Commission, du Parlement et du Conseil comme une nécessité absolue, abstraction faite des navettes systématiques avec Strasbourg, des problèmes pratiques, du coût de la construction d'un nouveau Parlement

(p.283) à Strasbourg, etc. J'ai toujours plaidé en faveur d'un autre rôle important pour Strasbourg. Mais cela n'avait pas l'heur de plaire aux Français. Comme on le sait, Mitterrand remit à nouveau Strasbourg à l'agenda dans le courant de 19901.

(…)

 

Du fait de mon refus, il n'y eut pas d'accord. Je me sentais soutenu dans mon obstination par le Parlement européen qui, juste avant le sommet de Rome, avait approuvé une résolution plaidant pour un siège unique et commun au Parlement, au Conseil et à la Commission, sous-entendu: Bruxelles. Mitterrand était tout sauf ravi de mon opiniâtreté. Au cours de la conférence de presse qu'il donna à la clôture du sommet, il laissa entendre que si Strasbourg était attaquée comme siège du Parlement européen, Bruxelles pourrait aussi bien l'être comme siège de la Commission. Il ajouta, non sans arrogance, qu'il était lui aussi pour un

 

1 Pour comprendre combien Strasbourg était un sujet sensible pour les Français, voir la lettre écrite le 14 mai 1987, pendant la présidence belge, par le Premier ministre de l'époque, Jacques Chirac, où il s'inquiète de la construction par une société immobilière d'un centre de congrès international à Bruxelles, prévoyant un hémicycle de six cents places.

  

(p.284) regroupement des institutions. Mais si ce n'était pas à Strasbourg, ce ne pouvait pas non plus être à Bruxelles ! Il conclut en annonçant qu'il conti­nuerait à défendre Strasbourg, sans toutefois prétendre que c'était la capitale de l'Europe, Dont acte.

 

Et l'offensive française continua en effet. C'est ainsi que je reçus une nouvelle fois Elisabeth Guigou, la ministre française des Affaires européen­nes, au Stuyvenberg, le 30 mai 1991. On colporta même qu'en échange d'une haute fonction européenne - la présidence de la Commission, par exemple -je serais prêt à abandonner la résistance. C'est ce que préten­dit tout au moins le parlementaire socialiste européen Ernest Glinne. L'insinuation était parfaitement scandaleuse! Jamais une telle pensée n'aurait même pu m'effleurer. Quiconque veut se battre pour Bruxelles comme capitale de l'Europe doit être un homme libre, et surtout ne pas briguer la présidence de la Commission... 

 

(p.322) » Dans une interview à Knack, le 14 décembre 1994, le parlementaire euro­péen Thierry Jean-Pierre me reprocha néanmoins de ne pas avoir tenu mon engagement. C'est un comble que l'on m'ait reproché à moi l'absence à Bruxelles d'un bâtiment pour le Parlement! Jean-Pierre -comme par hasard dans cette affaire, un Français - fut le premier d'une longue série d'eurosceptiques à combattre le projet européen de l'inté­rieur... À cette époque, on m'a régulièrement interrogé, à la Conférence des Présidents, sur mon engagement comme Premier ministre à propos de ces terrains. Le résultat final est bien visible : un nouveau bâtiment du Parlement existe bel et bien (on continue d'ailleurs à l'agrandir) entre la gare du Luxembourg et le parc Léopold.

  

(p.338) Rien n'est pire pour un homme politique que d'être tenu dans l'igno­rance des décisions qui le concernent personnellement. En 1992, alors que j'étais Premier ministre sortant, on m'avait déjà tenu à l'écart des déci­sions sur le nouveau gouvernement. Faut-il alors s'étonner de voir un homme politique mis en quarantaine donner des réponses amères aux questions des journalistes politiques? L'information, c'est le pouvoir. Exclure quelqu'un du circuit des informations revient à le tuer profession­nellement. Lors de sa visite officielle en Belgique en 1983, pendant le dîner à l'ambassade de France, le président Mitterrand avait expliqué au roi Baudouin comment les partis communistes parvenaient à isoler des personnages influents : personne ne les contactait plus ; toutes les infor­mations leur étaient refusées. Il avait cité l'exemple de la Hongrie après la révolution de 1956. En allemand, on appelle cela Kaltstellen.Certains responsables de mon parti feraient bien d'y réfléchir.

(p.379) (1992) Le sommet fut atteint quand Spitaels s'auto-proclama ministre-président de la Région wallonne.

 

23:14 Écrit par justitia & veritas dans Général | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

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